Je cherchais une brosse. Une brosse à cheveux. Toujours en voyage, comme des vagabonds, avec des valises, dans des lieux différents, je cherchais une brosse. Une brosse à cheveux. Je suis plus tête en l’air que toi alors, profitant de ton absence, j’ai cherché dans ton sac. J’ai plongé ma main, je n’ai pas sorti de brosse. J’ai sorti cette chose. Sans le savoir, je venais de troquer cette chose contre mon innocence qui, elle, est restée au fond de ce sac pour l’éternité. Mes cheveux et mes neurones sont restés emmêlés jusqu’à ton retour. J’étais loin de me douter que certains de ces nœuds seraient toujours là, une décennie plus tard. Je n’ai pas encore trouvé plus frustrant que de savoir que certaines questions n’auront pas de réponse. Le fait que j’étais jeune à ce moment-là, même pas majeure, a contribué, je pense, au fait que j’ai eu l’énergie nécessaire de te poser des questions. Humblement. Sans jugement. Le fait que j’étais jeune à ce moment-là a contribué à ma décision de rester. Humblement. Sans jugement. C’était le tout début d’un engrenage certain vers la tolérance de l’intolérable, à mesure que le temps est passé et que l’habitude donnait à croire que c’était presque normal. Je n’ai jamais compris ce que tu ressentais de positif dans ces situations, parce qu’à moi, ces situations me donnaient la gerbe. Le cerveau en ébullition, le cœur à deux doigts de lâcher, je reprenais une gorgée de café, en souriant, l’air de rien. Pour ne pas faire de vague. Pour ne pas mourir. Dans la voiture, en rejoignant mon père pour aller au restaurant, tu as fait comme si l’on ne venait pas d’assister à ce que l’on venait d’assister, dans cette cuisine. Tu m’as demandé de choisir la musique, comme si l’on ne venait pas d’assister à ce que l’on venait d’assister, dans cette cuisine. A la vue de mon visage, c’est un peu agacé que tu m’as dit « c’est bon, arrête ». Détentrice du secret, détentrice de ton cœur, j’étais chaque jour obligée de caresser les limites de mon entendement et parfois, elles étaient franchies. Et parfois, j’allais à l’école. Je te parlais de Camus, de Sophocle. Tu lisais mes dissertations. Tu m’écoutais chanter. Tu me comprenais facilement, sans que je n’aie besoin de trop parler. Et tu me laissais quand-même trop parler. Tu me disais que j’avais du courage et je n’en avais pas, je n’avais juste pas le choix. Je n’ai pas eu de courage, devant ton regard dans cette boîte de nuit. Ton regard sur elle, son regard sur toi, mon regard vers le sol et j’ai fui aux toilettes. Tu ne me voyais pas, dans la file d’attente. Moi, je te voyais. Cette fille te caressait le torse, tu avais les mains sur ses hanches. L’amour est trop bête. J’étais capable de ne pas trembler dans des situations de danger de mort dans lesquelles tu m’emmenais et je tremblais, les larmes aux yeux, dans cette file d’attente en boîte de nuit. Et tu me disais que j’étais courageuse tandis que j’étais seulement bête. J’étais bête, sur ces plages, le soir, quand après avoir ri pendant des heures, je me mettais à pleurer. Parce que je savais ce qu’on allait devenir. Je savais que tu finirais par payer. Et je suis restée, jusqu’au bout, ta meilleure amie. Tu me protégeais de certaines informations qui auraient eu un lourd poids sur moi, aujourd’hui. A l’époque, je pense que j’aurais voulu savoir. Tout savoir. J’en savais déjà trop. Et j’étais seulement bête. Il t’arrivait souvent de te mettre en colère. Très fort. Et tu t’en allais. A cette époque, je n’avais pas assez d’informations pour mesurer l’ampleur du danger que j’encourais en agissant sans réfléchir. Ton frère, lui, savait. Au téléphone, paniquée, je lui avais demandé de venir, ce soir-là. Parce que tu étais parti, parce que je craignais pour toi. Il est resté au téléphone avec moi jusqu’à ton retour mais m’a expliqué pourquoi il ne viendrait pas, pourquoi il ne fallait surtout pas qu’il vienne. Quand tu es rentré, tu t’es agenouillé devant moi. Dans le noir. Tu t’es mis à pleurer. Je me suis agenouillée devant toi, t’ai serré très fort contre ma poitrine, t’ai caressé les cheveux, chuchotant « ça va aller », pendant plus d’une heure. Jusqu’à ce que tu ne pleures plus. J’aurais pu continuer, jusqu’à ce que tu ne pleures plus jamais. Les années m’ont appris à garder mon calme, à me taire, à ne poser aucune question. Un jour, dans ma vie d’adulte, tu m’as dit avoir tout arrêté. Dans ma vie d’adulte, dans ce restaurant, j’aurais pu tout entendre. Tout encaisser. Mais tu m’as dit avoir tout arrêté. Dans ce restaurant, nous avons pris une décision. La seule fois au monde où j’ai pris cette décision. Nous avons décidé, libérés du danger, dans cette nouvelle vie, de faire un enfant. C’était décidé. Nous étions tellement excités, tellement contents, « ce soir, on fait un enfant ! ». Bien heureusement, ça n’a pas fonctionné et aujourd’hui, tu payes les conséquences de ton ancienne vie qui n’a jamais été ancienne. Aujourd’hui, tu me demandes de te poser des questions. Tu veux tout me partager. Tu payes les conséquences de m’avoir appris à manier l’art du vice. Je n’ai plus peur et je te mens. Je te protège. C’était autour de ce feu, il y a une décennie, que je t’ai rencontré, mon meilleur ami. Tu peux toujours pleurer, maintenant qu’on a essoré mes larmes jusqu’à en être sèche pour l’éternité, mon meilleur ami. Tu peux toujours t’agenouiller, je resterai debout, mon très cher et tendre, je n’ai plus rien à te dire, maintenant que je sais me taire, seul homme de ma vie, mon meilleur ami.

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