Je n’ai pas toujours trouvé le temps long chez Mme Capelline. Avant, j’y allais avec tellement de bon cœur que j’avais l’impression d’aller chez une amie. J’arrivais, je lui disais qu’il fallait qu’elle arrête d’être si belle parce que c’était trop pour mes yeux, elle me tapait en riant, me traitait de « vilaine ! » et je savais qu’elle était contente de me voir. A partir de là, on allait se balader, on se racontait des anecdotes parfois drôles, parfois tristes et parfois on parlait juste afin d’ouvrir la bouche et de dépenser de la salive. Parfois, on ne parlait pas. Et ce n’était pas embarrassant. Quand on était en voiture, elle insultait les autres même quand c’était moi qui avais fauté. Ça me faisait rire. Il y a eu les allers-retours à l’hôpital, des galères, des remplacements lorsque j’étais absente et quoi qu’il ait pu se passer, on est toujours restées l’une et l’autre sur le même diapason. Ça a duré plusieurs années, au cours desquelles ce travail n’en était pas vraiment un.

Maintenant, c’est juste un travail et elle ne me regarde plus dans les yeux lorsqu’elle me demande pour la troisième fois de la semaine de dépoussiérer les plaintes. Cette femme porte en elle quatre-vingt-neuf longues années de labeur en tant que femme et mère au foyer à tel point qu’elle ne voie plus de sens à sa vie depuis qu’elle ne peut plus accomplir de tâche ménagère. En somme, elle souffre de ses membres à cause du fait qu’elle ait passé sa vie à récurer sa maison et elle est triste de souffrir de ses membres parce qu’elle ne peut plus récurer sa maison. Elle pense qu’elle ne peut pas lire, qu’elle n’a pas le droit de s’assoir en pleine journée et que le repas doit être prêt à onze heures et demie. J’avais tenté au début de lui expliquer que ce n’était pas grave, que rien de ces choses n’étaient vraiment importantes mais j’ai compris plus tard qu’il fallait qu’elles le soient. Il fallait absolument qu’elles aient au moins l’air de l’être car toute sa vie en était régie et cela revenait à lui dire qu’elle avait consacré la totalité de sa vie à faire des choses qui n’avaient aucune importance. Alors parfois, il faut savoir ravaler sa salive et plier parfaitement ce quatorzième tee-shirt qu’elle va de toutes façons déplier dans quelques minutes pour le pendre dans l’armoire. C’est comme ça, c’est tout et je suis triste qu’elle n’ait pas eu la vie qu’elle méritait. Sa vie de femme au foyer a commencé lorsqu’elle était enfant, -comme beaucoup de femmes- son frère la regardait faire la vaisselle sans lever le petit doigt. Un homme ou un jeune garçon n’avait pas à se mêler de ces tâches strictement féminines et il fallait apprendre aux jeunes filles à devenir de vraies femmes, bonnes à marier. Mme Capelline a pu trouver un mari et j’espère qu’il sait à quel point elle a fait souffrir son corps du matin au soir, tous les jours de sa vie sans aucune rémunération et sans attendre la moindre reconnaissance. Elle me parle souvent du poste de comptable qu’elle a occupé avant de devoir démissionner pour se consacrer à sa famille, l’entretien de sa maison et l’éducation des enfants. Aujourd’hui, elle tourne en rond. Elle tourne, dans sa maison, toute la journée. Elle fait des choses mais elle ne fait rien. Elle déplace des objets. Elle essuie son couvre-lit. Elle recopie la même liste de courses pour la quatrième fois sur une autre feuille. Ça me rend triste et ça me terrifie. Alors je fais juste mon travail. J’essaie de lui faire plaisir, en vain. J’essaie d’être la femme au foyer qu’elle ne peut plus être et je me rends compte à quel point vivre à mon époque est une bénédiction. Parce que non, Mme Capelline, je ne fais pas tout ça chez moi. Non, je ne repasse pas mes culottes, je ne prépare pas la soupe pour le soir toute la matinée, je ne dépoussière pas mes plaintes trois fois par semaine, je ne suis pas « bonne à marier » et surtout, ça n’a aucune espèce d’importance. Parfois, elle se rend compte du ridicule de la tâche qu’elle me demande, se met à s’excuser et je me plais à lui rappeler qu’une fois j’ai brûlé sa taie d’oreiller avec le fer à repasser. Elle rit, me dit que c’est alors mérité et j’accomplis cette tâche aussi ridicule soit-elle avec le sourire. Je continuerai de le faire tant que je ne souffre pas autant qu’elle. Je continuerai d’aller la voir et de lui voler des sourires. Je continuerai d’être la femme au foyer de son foyer même si j’étais censée reprendre un jour mes études. Elle m’a dit une fois s’être rendu compte qu’elle ne réussissait plus à s’intéresser aux livres et qu’elle attendait que je publie le mien pour se remettre à lire. Un jour, bientôt, Mme Capelline, vous lirez un livre que j’aurais imprimé rien que pour vous.

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