Toujours un jour, les choses deviennent plus faciles, plus douces. C’était ce jour-là, avec Théo, c’était notre jour. Allongés sur le canapé, lessivés, quasi-morts, son souffle lent caressait ma clavicule pendant que ma main caressait ses cheveux. Je me suis levée pour faire de la place, pour remettre un peu d’ordre dans l’appartement et je suis allée dans la salle de bain. Sept ans maintenant que je vis ici, mes yeux se sont posés partout des millions de fois alors au moindre changement, je le remarque vite. Et il y a des choses auxquelles on prête davantage attention lorsque l’on vit seul. Il y a des choses qui glacent le sang, comme la fenêtre de la salle de bain. Ouverte. Grande ouverte. J’ai pris une respiration avant de demander à Théo s’il avait ouvert cette fenêtre.

« Hein ? Non… T’as oublié de la fermer c’est tout. » Je suis retournée au salon me rallonger aux côtés de Théo qui dormait presque et avait sûrement déjà oublié notre dialogue d’il y a dix secondes. En dix secondes, on peut oublier une conversation. En dix secondes, on peut s’endormir. Les dix secondes d’après, l’histoire de la fenêtre n’allait plus jamais se faire oublier de Théo puisque, face à nous, un homme gigantesque était là. Dans mon salon. On s’est levé, effrayés, sans rien comprendre, ce que je comprenais était seulement « C’est terminé. On peut rien faire, on va faire ce qu’il dit ». Comme si l’homme avait entendu cette pensée, il m’a regardée et dit, d’un calme déconcertant « Voilà. Toi, ma belle, tu vas aller dans la salle de bain. Puis toi là, tu vas aller dans la chambre. » Je n’avais pas d’idée précise de ce qui allait se passer mais je me suis dit qu’il en voulait à Théo. Je me suis dit « ça va être terrible, ce qui va se passer ici. Ce qui va se passer pour lui. A moi, il m’a dit d’aller dans la salle de bain. C’est la seule pièce qui a un verrou et un accès vers l’extérieur. » Mais je n’ai pas eu le temps suffisant d’effectuer la moindre manœuvre avant qu’il vienne me chercher. Le verrou n’était même pas encore fermé. Je n’entendais aucun bruit émanant de la chambre où Théo était censé être, la porte était fermée. J’ai couru dans l’entrée pour tenter de m’enfuir mais l’homme a été plus rapide que moi. Il ne m’a même pas touchée. Il a fermé le verrou de la porte d’entrée et je me suis jetée à ses pieds, en larmes. « Je suis désolée, j’ai fait une bêtise, je vais plus essayer de partir je te le promets ». Dans cette situation, il n’est pas possible de nier que l’on est dominé. Son calme olympien ne l’a pas quitté quand il m’a dit « C’est pas grave. Y’a pas de problème. » Puis, après avoir regardé son téléphone, il s’est un peu tendu, m’a dit « c’est bon, ils sont là » avant de me jeter à l’extérieur de l’appartement et de fermer la porte à clé. Le cerveau est une machine fabuleuse. Dans toutes ces secondes, il est fonctionnel, rapide, comme dans une situation normale. On réfléchit vite, on réfléchit bien. Le corps, quant à lui, n’a pas le temps de faire ce que le cerveau dit. Cet appartement, je l’aime surtout car il est anti-claustrophobique, ma porte d’entrée mène directement à l’extérieur. En une seconde, je suis à l’extérieur. Devant ma porte, dans une longue coursive qui n’est accessible que d’un seul côté. C’est de ce fameux côté, qu’une main a balancé une grenade dans ma direction. Le cerveau est fonctionnel, rapide, mais il fait des choix désespérés. Comme celui de courir en direction opposée de la seule issue de la coursive. La grenade libère un gaz soporifique, j’en suis convaincue et dans un premier temps, je m’interdis de le respirer. Je cours, en apnée, dans un cul-de-sac avant de prendre la décision délibérée de m’arrêter et de respirer ce gaz à plein poumon. Ils vont me faire du mal, il va se passer des choses horribles, il vaut mieux que je sois inconsciente. C’est terrifiant, cette sensation. Après une grande inspiration, le cerveau s’éteint. Rapidement, on se sent perdre connaissance, on se sent mourir.

            Il fait nuit, froid, mais je n’ai mal nulle part. C’est terminé. Je m’en suis sortie. Il faut que je trouve un téléphone. Je suis assez loin de chez moi, je pense. Mais je vais rentrer, maintenant. Peu importe le temps que je mets. Je suis libre. Il faut que je dise à Théo que je vais bien. Il doit être mort d’inquiétude. Les deux filles de l’autre côté du rond-point sont mon salut, je m’approche d’elles et leur demande un téléphone. Elles ne me répondent pas, j’arrache des mains celui d’une des filles et je m’éloigne d’elles à toute vitesse. Dans une contre-allée, au pied d’un lampadaire, je déverrouille le téléphone, ouvre la caméra frontale et ce n’est pas vraiment une surprise : je suis défigurée. Mon œil gauche n’est même pas ouvert, mon visage est couvert de plaies et d’hématomes et pourtant, je n’ai encore mal nulle part. Je crois que je n’ai pas le temps d’avoir mal. Il faut que je dise à Théo que tout va bien se passer, que je rentre dans quelques minutes. L’ère des réseaux sociaux est une bénédiction, j’ouvre Instagram, envoie un message à Théo avec le compte de la fille et arrête la première voiture qui passe devant moi. A l’arrière de cette voiture, une fille. A l’avant, deux hommes. Le conducteur me dit « C’est pas terminé. On va revenir te chercher. Quand on veut. Les prochaines fois, tu seras consciente de tout. » La fille à ma gauche rigole et je n’ai plus la force de pleurer. Ils me disent qu’évidemment, ce n’est pas la peine d’appeler la police. Evidemment, ce n’est pas la peine de vouloir changer d’endroit. Ils me retrouveront. Si je vais chez quelqu’un que j’aime, je mets cette personne en danger. Ils me ramènent chez moi. J’ai toujours le téléphone de la fille. Théo n’est pas là, rien n’a bougé dans mon appartement. Il est absolument hors de question que je reste ici. Avant de décamper, je vérifie si Théo a vu mon message, mais son compte n’est plus accessible. Il m’a bloquée. Il faut que je parte. Je laisse l’appartement en plan, grand ouvert, avec la promesse de ne plus jamais revenir. Je pars, en voiture, sans savoir où je vais. Ils me retrouveront, c’est sûr, mais il est hors de question que je ne tente pas de m’enfuir. Il est hors de question que je reste dans cet appartement, où ils pourront me cueillir comme ils m’ont déjà cueillie, en moins de dix secondes. Ils me retrouveront, c’est sûr, mais ils mettront plus de temps. Ce sera plus pénible pour eux.

Depuis le début, je n’ai pas cherché à comprendre ce qu’ils me voulaient. Pourquoi moi. Peut-être que c’est orchestré par Théo, peut-être que c’était un leurre, cette journée plus douce. Peut-être que Théo est une victime. Peut-être qu’il est mort. Peut-être qu’il n’a rien à voir avec tout ça mais qu’il s’est enfui, a pris peur. Dans ma voiture, à mesure que je m’éloigne de cet enfer, je comprends une chose importante : ils ne vont jamais me tuer. Une femme comme moi, on peut la tuer d’une main sans trop d’effort. Ils auraient pu me tuer sans se fouler un poignet. Ils essaient de me tenir, de me maintenir, de me bousiller lentement. Ils ne vont peut-être jamais revenir et ont usé de ces menaces pour me rendre paranoïaque. Cette guerre a une allure de règlement de comptes dont je ne connais ni les comptes ni les règles. Je n’ai personne. Et si, dans le premier temps, j’étais dominée par l’effet de surprise, maintenant, je peux prendre des dispositions. Je peux me battre. La cavale a un prix que je ne peux pas payer. Après deux heures de route, je suis devant la maison de ma mère. Je suis venue ici sans réfléchir, j’ai l’impression de m’être téléportée. Je suis presque étonnée d’être là, comme si la voiture m’avait emmenée ici toute seule et mon corps commence à me faire souffrir de partout. Je me gare un peu plus loin avec l’idée de me reposer un peu. Il y a quelques jours, mon seul problème était qu’avec Théo, les choses se passaient moins bien. On s’éloignait, on ne faisait plus l’effort de se comprendre. Le jour de la fenêtre ouverte dans la salle de bain, on était fatigués de se faire la guerre. On avait fait le choix de ne plus chercher à se comprendre, mais de s’aimer quand-même, sur ce canapé. Lessivés. Je me demande comment ce jour peut être si proche d’aujourd’hui et si loin à la fois. Je me demande comment des vies peuvent être ruinées en l’espace de dix secondes, dans un jour si lambda que celui-là.

Après m’être réveillée, j’ai dressé une liste de toutes les raisons pour lesquelles on pourrait m’en vouloir et finalement, il en existe pas mal. Le truc, c’est que l’on ne se dit pas qu’un jour, on sera défiguré et en cavale pour une de toutes ces raisons. Avec le téléphone de la fille, je me suis connectée sur mon propre Instagram. Ce genre de réseau peut tracer ma localisation mais il faut que je voie si j’ai reçu des messages. J’en ai reçu un. De Théo. L’heure indique celle où il était dans la chambre, quand j’étais dans la salle de bain. « Je suis désolé ». Il a bloqué le compte de la fille avec lequel je lui avais écrit, mais n’a pas bloqué mon propre compte. Il est désolé. Il est responsable de tout ça. Ou alors, il est désolé de ne pas avoir su me protéger. Toujours est-il que je peux l’appeler. Alors je le fais. Il décroche. Je ne parle pas, j’entends une respiration puis, il commence à parler, j’entends qu’il pleure.

« Ca devait pas se passer comme ça. Je comprends pas. Tu devais pas t’en sortir ». Visiblement, il y a eu un manque de compréhension. Visiblement, ils ne sont pas tout à fait du côté de Théo. Visiblement, Théo a peur. Il a raison. Je vais le retrouver. Je ne connais pas les raisons pour lesquelles il m’en veut au point de vouloir m’éliminer, mais maintenant, il connait les miennes. Avant que je ne réponde, il enchaîne « appelle la police, dénonce-moi. Ils te feront rien. Ils te connaissent même pas. Ils ont aucune raison de t’en vouloir, c’est à cause de moi. Appelle la police. » Le cerveau est une machine fabuleuse. Je ne vais pas appeler la police. Pas tout de suite. J’ai posé des questions à Théo, et grâce au choc psychologique, il a répondu à toutes ces questions. Il m’a donné le numéro du monsieur qui est entré chez moi par la fenêtre de ma salle de bain. Ce monsieur, je l’ai contacté. Je lui ai dit que Théo m’avait tout balancé, et pour preuve, j’ai son numéro grâce à lui. Je lui ai dit qu’il m’avait conseillée d’appeler la police et que je ne le ferais pas, à condition qu’ils me laissent tranquille. Je ne représente aucun danger pour eux, ils ont mon adresse, ils peuvent me pister, et si j’appelle la police, j’aurais droit aux représailles qu’ils m’ont promises. Quant à Théo, il représente un danger pour eux puisqu’il les a balancés, après les avoir payés pour commettre un crime. Ils s’occuperont de Théo, leur vrai ennemi, tandis que moi, je vais rentrer chez moi.

Une réflexion sur “Pour une de toutes ces raisons

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