« On veut plus te voir, fous le camp. Dégage. » Je pense que j’aurais pleuré si l’usine à larmes avait eu le temps d’en refaire mais je n’ai pour l’instant qu’une boule au fond de la gorge, au chaud dans mon corps qui va me suivre jusqu’à ce que j’aille sur ma pierre. La pierre est au milieu du jardin, en face de l’allée et il aurait été joli qu’elle soit comme un refuge. Ce n’est pas le cas, elle est juste le seul endroit où j’ai droit d’aller. Ma place. Une pierre froide sous mes fesses, des rosiers autour, sur lesquels on n’a jamais vu de roses et des pommiers dont personne ne s’occupe. Je suis là, dans ce jardin, dans une robe trop belle pour moi à me demander comment il est possible que j’en sois rendue à détester des pommiers. Tout est inconfortable à ma vue, l’horrible brouhaha des insectes volants me fait l’effet d’une tronçonneuse dans les tympans et j’ai envie de vomir toute la tristesse et le dégoût qui me pèsent sur l’estomac. Je jette un œil vers le ciel et remarque que sa couleur change, la pierre s’amollit et se réchauffe et j’arrive à distinguer des paroles dans ce brouhaha qui se transforme de plus en plus en une jolie chanson. J’ai la sensation d’un poids sur la poitrine et je me tiens à une rampe. Non. Ce n’est pas une rampe. C’est un volant. Mon dieu. Je suis en train de conduire. Je n’étais pas là-bas. Je n’étais pas dans ce jardin. Je n’y étais pas hier non plus. Ça a recommencé. J’éteins la musique, j’approche de ma résidence et le problème avec une voiture qui se conduit sans mettre de clé dans le contact est que je me retrouve souvent à devoir chercher mon trousseau en conduisant pour trouver le bip du portail.

-Bonjour Marie ! Vous allez bien ? Passez-le bonjour à votre mère !

Le gardien est gentil. Il ne mérite pas que je fuie son regard à chaque fois que je le croise. J’aime être chez moi. J’aime vraiment être chez moi. Seulement, parfois, je dois me pincer un peu pour réaliser que j’y suis. Que ma détention est derrière moi et que je suis libre aujourd’hui. Libre chez moi. Parfois, mon esprit retourne en arrière, retourne là-bas et c’est comme si j’y étais pour de vrai. J’ai tellement de mal à croire que ce soit fini. J’ai tellement de mal à croire que certains ont aimé être des enfants. Être un enfant, c’est être à la merci des adultes et ne rien pouvoir faire pour se sortir de là. Il n’y a que le temps qui nous sort de cette prison mais il arrive qu’elle reste toujours dans notre tête.

Le matin est vraiment mon moment préféré de la journée. Le calme dehors, les chats qui jouent dedans, une quantité indécente de café et la douce réalisation « je suis adulte, je suis libre ». Je n’ai pas toujours aimé le matin. Avant que mon petit-déjeuner soit composé d’une cafetière et de 20 grammes de tabac, il ressemblait à un petit-déjeuner normal. Un chocolat chaud et des tartines beurre-confiture. Ça, c’était quand papa était là. Quand il n’était pas là, je devais avaler un bol de lait rempli de gros sel et je n’avais ni le droit de le jeter ni le droit de le vomir. Inutile de préciser que les dernières gorgées étaient les pires. Je me souviens de la première fois où cette humiliation-là a commencé. Mon père n’était pas là, j’avais sept ans. J’étais en détention depuis trois ans déjà alors il y avait des choses que je savais. Numéro un, si papa s’absente, je suis à la merci de sa compagne et numéro deux, quoi qu’il arrive, il ne me croira pas. Il faudra même ne rien tenter de lui dire si je ne veux pas être punie pour avoir menti.

Ce matin-là, il n’était pas là. Elle, oui. Elle m’a dit de m’assoir sur le canapé, devant la télé éteinte. Nous ne déjeunions jamais ici, uniquement à table d’habitude. Elle m’a dit qu’elle allait préparer le petit-déjeuner. La serviabilité n’est pas sa plus grande qualité et j’étais bien assez grande pour le faire, je savais que quelque chose clochait. « Allez, mange et dépêche-toi. » J’ai commencé par prendre une brioche que j’ai trempé dans le lait. Cette bouchée était horrible, je me souviens lui avoir dit qu’il y avait un problème avec les brioches, elle m’a dit de les laisser et de me contenter de boire mon lait. Cette gorgée était pire que tout, pire que boire la tasse à la mer et je ne sais pas si c’était par réelle naïveté ou par détresse que je lui ai demandé de goûter le lait. J’ai compris que j’étais définitivement coincée et sûre qu’elle était responsable de ça quand elle m’a dit en souriant « j’aime pas le lait Marie… je le digère pas. Allez, finis-le. » J’ai mis la cuillère dedans et je l’en ai sortie peine de gros sel. Le bol en était rempli jusqu’à la quasi-moitié et j’ai fini ce bol. Elle me l’a pris des mains, s’est empressée de le nettoyer et je savais que c’était le début d’un nouveau de ses jeux qui n’allait pas s’arrêter là. Des jeux comme ça, il y en a eu d’autres. Il y en a eu pleins. J’étais la seule à les connaître, personne ne me croyait et il fallait que je pense à tout, que je calcule, que je reste calme et j’étais constamment poussée par l’espoir de pouvoir un jour prouver que je ne mentais pas.

J’ai vingt-trois ans aujourd’hui, dans cette réalité. Mais parfois, j’en ai quatre, six, dix, treize… Parfois, j’en ai douze, je suis en vacances en Corse et elle me dit « le jour où tu trouves quelqu’un qui t’aime, tu nous appelles ». Parfois, j’en ai quatre et elle dit à ses filles devant moi « vous jouez plus avec Marie, c’est une petite conne ». Parfois, j’en ai seize et mon sang brûle en battant dans mes tempes, mes genoux se disloquent et je cours vers elle pour mettre fin à tout ça.

J’ai vingt-trois ans aujourd’hui. J’habite loin d’eux, tout ça est fini. J’arrive à croire, parfois, que des gens m’aiment dans cette vie. Que je leur fais du bien. J’arrive à croire, parfois, que des gens puissent me trouver intéressante, drôle ou jolie. J’aime le goût du café et j’aime croire, parfois, qu’il n’y aurait pas eu assez de sel dans tout l’océan pour me dégoûter du matin.

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