C’est vrai que j’ai toujours apprécié les femmes qui portent en elles un brin de mélancolie. Toi, tu m’avais plu tout de suite. Plus je te découvrais et plus je comprenais à quel point il était difficile de te cerner. Tu m’échappais, tu étais insaisissable et pourtant tu semblais tentée de t’ouvrir à moi. Lorsque tu es venue chez moi, je te trouvais gênée mais joyeuse. Nous avons discuté jusque très tard, jusqu’à ce que tu ne parles plus. Je te pensais fatiguée mais j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de ça. Lorsque j’ai posé ma main sur ta jambe, j’ai senti tes muscles se crisper et j’ai cru lire de la panique sur ton visage. J’ai retiré ma main dans un frisson, je n’ai pas parlé et tu t’es mise à trembler, puis pleurer. Il a fallu un temps interminable pour que tu commences à te livrer, mais j’avais ce temps et tu l’as compris. Tu as compris que je ne te laisserais pas tomber. Tu as pris une énième longue respiration avant d’enfin briser ce silence.

J’ai compris alors que c’était ça, la vraie haine. Celle qui ravage tout, qui fait battre mes veines dans mes tempes, qui serre ma mâchoire, qui continue de grandir en me chuchotant à l’oreille que lui, ne se soucie de rien. Je suis face à toi, face à tes aveux et je suis pétrifié car je refuse de vivre tant que lui est en vie et je vais t’offrir le cadeau de sa mort. Je connaissais pourtant la colère mais cette colère-là est plus forte que tout et j’ai su en l’espace d’une seule seconde qu’elle ne se calmerait pas tant que j’accorderais à cet homme le droit de respirer.

-Qu’est-ce qui se passe alors, maintenant ? Rien ? Tu comptes continuer de vivre dans la peur éternellement et laisser cet enfoiré briser des vies ?

Tu n’as jamais répondu à ces questions, tu as eu l’air vide, morte. Tu ne pleurais même plus. J’arrivais à voir la petite fille que tu n’as pas pu être et la femme que tu ne seras jamais à cause de lui. Combien d’autres enfants ? Combien de monstres comme lui sont en train de boire un café, jouer aux cartes, se balader dans des parcs tranquillement car ils savent que vous vous tairez ? Tu m’as expliqué plus tard que tu ne voulais pas porter plainte car il serait beaucoup trop difficile pour toi de replonger dans toute cette histoire, et que tu comptais guérir seule de tout ça avec tes séances de psychothérapie et d’hypnose. C’est ridicule. Je ne peux pas accepter ça. Me l’avoir dit va changer le cours de ta vie car les démarches pour mettre cet homme hors d’état de nuire vont commencer dès maintenant.

Les démarches avec la justice semblaient interminables mais ça te laissait le temps de te préparer à devoir témoigner, devoir même le voir. En attendant, j’essayais de t’apprivoiser. Tu as commencé à me faire confiance et ça te faisait du bien. La haine s’est transformée en énergie positive car elle me poussait à aller au bout de ces démarches et à redoubler d’efforts pour faire de toi la femme confiante et accomplie que tu aurais dû être. Un matin, en ouvrant les yeux, je t’ai vue debout devant moi, tu tenais un café d’une main et une feuille de l’autre, et pour la première fois depuis que je t’ai rencontrée tu m’as semblé vivante. Tu m’as dit que tu avais fait un pas énorme qui était d’écrire à ce sujet. J’étais tellement fier de toi. Toi aussi, tu étais fière de toi. Tu t’es assise sur le lit, face à moi, tes yeux parcourant la feuille.

-Bon, alors, je te lis. « Du plus loin que je me souvienne, il a toujours été là, très près. C’était le demi-frère de mon père dont tout le monde était très proche. L’oncle idéal, vous savez, qui fait beaucoup de blagues et qui offre beaucoup de cadeaux aux anniversaires. Mais je ne sais pas pourquoi, je sentais quelque chose de malsain en lui. Il insistait souvent pour jouer avec moi, et lorsque je montrais une réticence, mes parents se moquaient en disant « Nelly-chérie, fais pas ta timide, montre-lui tes jouets ». Alors je jouais avec lui. Aussi, aux repas de famille, il insistait toujours à un moment donné pour que je m’assoie sur ses genoux. Ça me dérangeait mais je le faisais pour que mes parents ne disent pas encore que je fais un caprice. C’est lorsque j’ai eu six ans qu’il a commencé. Il était venu manger le midi, mes parents sont allés faire la sieste et je jouais dans ma chambre. Il m’a rejoint, j’étais très gênée mais je lui ai montré mes jouets comme il me l’avait demandé. Il a commencé à venir dans ma chambre systématiquement. Mais il n’était pas réellement intéressé par mes jouets. C’était moi, mon corps d’enfant, le jouet. Lui seul aimait ce jeu mais il pouvait. Je n’allais pas me débattre. Je n’allais pas hurler. Je n’allais rien dire à personne. À la suite de ça, j’ai commencé à vouloir m’enfermer dans ma chambre. Je mettais des choses contre ma porte pour que personne ne puisse rentrer et mes parents étaient de plus en plus fâchés contre moi. Mon comportement était inadmissible. Jusqu’à mes quinze ans. Maman répétait « Nelly. Laisse ta porte ouverte. » Maman, ma porte est restée ouverte durant ces longues neuf années. »

Tu as commencé à sangloter, j’ai retiré doucement la feuille de tes mains et je t’ai prise dans mes bras. Tout ça est fini Nelly, pour de bon. Peu importe le nombre d’années détruites à cause de lui, maintenant tu vis. Et rien ne pourra te retirer cette force qui commence à grandir en toi.

-Nelly, ma porte restera toujours ouverte et tu auras toujours le choix.

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2 Comment on “Laisse ta porte ouverte

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