Le soir de mon arrivée, j’étais heureuse d’être là. Je trouvais que ma vie était un véritable cauchemar, un fiasco total. Même les films n’ont pas ce genre de scénarii tant ils seraient improbables. Je suis passée par nombreux états plus déplorables les uns que les autres, et après le rejet de moi-même j’ai fait simplement un rejet de la vie. J’allais un peu mieux au fil des jours mais je tournais en rond chez moi, à me lamenter, c’était inutile. J’ai alors décidé de prendre ce train qui m’a mené à elle. La voir a tendance à me faire du bien. Quand je dis « la voir » en général ça signifie plutôt « être en sa compagnie ». Mais j’en ai profité pour véritablement la voir, la regarder. J’ai levé un instant les yeux de mon nombril et je me suis rendue compte qu’elle, elle riait. Elle riait vraiment, sans raison. Elle dansait. Elle dansait très mal. Mais c’était magnifique. J’ai ressenti de la jalousie. Je me suis dit qu’elle était heureuse, mais que c’était facile d’être heureux lorsque l’on n’a pas de problème. Je lui ai véritablement parlé, ce soir-là. Je l’ai faite spectatrice de mon égocentrisme, et elle a été douce. A l’écoute, compréhensive, sans pour autant me materner. Après m’être confiée, j’ai tout de même cherché à savoir où elle en était, elle, dans sa vie. Et j’ai compris qu’elle aurait autant de raisons que moi – si ce n’est plus – pour dire que sa vie était un fiasco total, que même les films n’ont pas ce genre de scénarii tant ils seraient improbables. Et pourtant elle était là, et elle riait. Elle riait vraiment. Elle dansait vraiment. Nous avons aussi discuté de sa vie que j’avais toujours trouvée trop débridée. J’ai toujours trouvé qu’elle sortait beaucoup trop, qu’elle couchait avec beaucoup trop de garçons, qu’elle mettait des robes beaucoup trop courtes et que ses traits d’eye-liner allaient beaucoup trop loin. Je pensais aussi que tout ça résultait d’une grande immaturité, d’un besoin de combler un manque d’esprit par des successions d’actes aussi déviants que possible. J’avais tellement tout faux. Elle n’a pas cherché à justifier ses agissements. Elle m’a demandé comment je faisais, moi, pour ne pas être attirée par « l’odeur du hasard ».

On s’est mises à beaucoup sortir toutes les deux. A beaucoup faire la fête, sans ne jamais rien regretter aux lendemains. On ne s’ennuyait jamais, même quand on ne faisait rien. On était contentes d’être ensemble. Un matin, nous étions allongées sur son lit et elle semblait tracassée. Je lui ai demandé « Tu penses à quoi ? » je n’oublierai jamais sa réponse. Elle m’a dit : « A rien ». J’ai froncé les sourcils, pensant qu’elle ne voulait pas me parler de ce qui la chagrinait, mais elle a éclaté de rire : « Ah non mais, vraiment, à rien ! Tu sais des fois j’ai la flemme de penser ».

Je l’aime tellement. Cette phrase est un titre, elle est représentative de toute la simplicité qui me manque. J’avais passé toute mon existence à me remettre en question, à tenter d’être une meilleure personne que la veille, à être raisonnée, responsable. A beaucoup trop me juger et surtout beaucoup trop juger les autres, comparer ma vie. Mais j’avais tout faux. Il a fallu que je lâche prise, que je devienne plus irresponsable pour réellement commencer à vivre. Me laisser aller au bonheur, arrêter de me détruire. J’ai compris qu’en dépit du fait que nous n’avions pas les mêmes envies, au moins elle, décidait de vivre ce qu’elle avait envie de vivre. Et c’est justement de cette manière qu’elle est véritablement une bonne personne, car elle ne fait preuve d’aucune frustration, d’aucun regret. Comme moi, comme d’autres, elle a toutes les raisons nécessaires pour tourner en rond chez elle et se lamenter, mais elle n’a pas fait ce choix. Elle a fait le choix de la vie.

Le soir où je suis rentrée chez moi, j’ai songé à ce qu’elle pourrait être en train de faire.

Une douche syndicale de deux musiques et demi, deux traits d’eye-liner, douze boutons de chemise. Trente-six pas jusqu’à la station de métro. Deux verres de kir cerise. Ce sont ces soirs-là qu’elle aime. Lorsque rien ne compte, que ses pensées font une trêve mais qu’elle reste connectée à l’ici-maintenant. Une réalité douce et lente dans laquelle des regards furtifs se plongent dans le sien, lui procurent une décharge électrique qui lui donne envie de jouer. Elle a trop longtemps détesté habiter ce corps mais il peut plaire à d’autres regards et elle commence à le comprendre. Elle ne sera pas seule ce soir. Trente-six pas à côté de lui pour rentrer à la maison. Il lui pose des questions auxquelles elle répond sincèrement. Elle est vraie ce soir comme tous les soirs, elle ne se moque pas de lui. Ce soir est à la fois unique et semblable aux autres. Deux tours de clé dans la serrure. Il n’y aura pas d’autres fois, pas avec lui. Elle sait faire l’amour sans amour et qu’importe le nombre de mains qui toucheront son corps, il restera sien et pur. Lui, ne le touchera qu’une fois. Il peut rester dormir. Elle sait même trouver du réconfort dans les bras et l’odeur du hasard.

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One Comment on “L’odeur du hasard

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